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Vânia le blogue !

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Francis Kurkdjian – Parfumeur

le 28 avril, 2017

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Q : Parlez-moi de votre rôle dans la création de Kenzo World, le nouveau parfum pour femme. 

R : Dans la mesure où tout ce qui entoure le parfum est résolument extrême – le flacon, la campagne de publicité, le film, les présentoirs, le merchandising –, j’ai imaginé une senteur au contraire très rassurante. Si tout est trop excentrique, vous finissez par perdre la cliente. Il ne faut pas dépasser certaines bornes.

Q : C’est très intéressant : vous envisagez le parfum comme un contrepoint ?

R : Si vous voulez créer un parfum à succès, il faut le doter d’un ancrage qui va permettre aux gens de vous suivre. On ne peut pas se montrer trop audacieux dans le secteur des fragrances, car l’odorat est lié au passé des individus, à leur mémoire olfactive. Si vous vous éloignez trop de ce point d’ancrage, vous n’arriverez pas à toucher les gens. Vous devez leur permettre de se raccrocher à un élément qu’ils pensent connaître avant de pouvoir éventuellement les guider vers une destination inconnue. Par exemple, lorsque vous goûtez un plat pour la première fois, vous êtes d’abord un peu réticent, tout simplement parce que dans votre mémoire olfactive, votre base de données interne en quelque sorte, rien ne vous permet d’analyser la nourriture que vous êtes sur le point d’ingérer. Vous y allez du bout de la fourchette. Vous essayez, vous goûtez. C’est la même chose pour un parfum. S’il est trop osé, trop avant-gardiste, trop original, les gens n’auront ni le langage ni les clés pour l’apprivoiser. C’est pourquoi Kenzo World repose sur une base classique.

Q : C’est un floral, mais je ne saurais dire s’il s’y trouve une fleur dominante ni même quelles fleurs le composent.

R : Parfait, c’est l’effet recherché ! Kenzo Flower, lancé en 2000, a connu un immense succès. L’idée était alors de recréer le parfum d’une fleur qui en serait dépourvue – les coquelicots, par exemple, n’ont pas de parfum. Le concept, à l’époque, consistait à imaginer le parfum d’une fleur qui n’en a pas et à créer cette senteur. Le concept de Kenzo World, lui, se fonde sur des fleurs odorantes associées jusqu’à obtenir un mélange unique de parfums. Vous savez que c’est floral, mais vous êtes incapable de nommer précisément une fleur. L’idée était de créer une version 2.0 de ce que Kenzo Flower pourrait être au 21e siècle, en quelque sorte.

Q : Quel cheminement vous a mené à son flacon surréaliste ?

R : Pour chaque fragrance que je dois créer, je m’appuie sur un titre ou un nom de code. Pour ce projet, je suis parti du titre « Nature en néon ».

Q : Qu’est-ce qui vous a orienté ? Vos méthodes de travail semblent très différentes de celles des autres parfumeurs.

R : Je tiens à dépasser les instructions formelles énoncées, à les parachever en une senteur qui me parle. En résumé, tout part du concept visuel que le créateur a fourni à la société et qui doit être converti en une œuvre olfactive.

La création d’une fragrance se rapproche de n’importe quelle création artistique : si vous n’avez rien à dire, vous ne pourrez rien concrétiser. Si un peintre ne sait pas quoi peindre, rien ne lui sert de barbouiller la toile avec des couleurs. Si un écrivain n’a pas de trame pour son livre, il lui sera vain de retourner les mots dans tous les sens dans l’espoir qu’il en sorte une idée. Vous devez d’abord avoir une idée en tête, et ensuite seulement vous pouvez commencer à travailler, quelle que soit la finalité créatrice.

Q : Pouvez-vous nous parler des senteurs réunies pour fabriquer ce parfum floral hybride, indéfinissable ?  

R : Les fleurs réunies dans Kenzo World ne sont pas là pour mon bon plaisir. Ces fleurs sont celles qu’il fallait pour traduire la vision que j’avais. Ce ne sont pas les ingrédients qui me dictent la voie. Ce n’est pas parce que j’adore les pivoines que je vais en mettre partout. La question est plutôt : « Quelle matière première va me servir d’ingrédient ? Par quels moyens puis-je obtenir ce que j’ai en tête ? » Naturellement, ce que j’ai en tête doit correspondre d’une certaine manière à ce que les clients ont en tête.

Un des ingrédients principaux de Kenzo World est l’ambroxan, une note très aride, boisée, ambrée. L’ambroxan est le résultat de la distillation de la sauge sclarée. Cette odeur, entre terre et mer, est très proche de celle de l’ambre gris produit par les cachalots. Je ne parlerais pas d’odeur iodée, mais il s’y trouve quelque chose de très minéral. Le terme minéral est plus approprié.

C’est un peu comme sucer un caillou salé tiède et parfaitement lisse. L’ensemble est très doux, évanescent, avec un sillage persistant, très brillant. L’ambroxan apporte aux fleurs ce trouble dont nous avons besoin pour oublier les fleurs en tant que telles. Il agit un peu comme le sfumato dans les tableaux de Léonard de Vinci. L’ambroxan a ce pouvoir troublant. Je m’en sers énormément. Il adoucit le contour des choses, un peu comme le brouillard.

Q : Fascinant.

R : Dans une fragrance florale, pour qu’on puisse sentir les fleurs, il faut aussi placer quelque chose d’autre en arrière-plan de manière à former un contraste. Prenez du bois blanc, par exemple : il semblera encore plus pâle si vous le placez à côté de quelque chose de foncé.

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Eau de Parfum Kenzo World, de Kenzo.
125 $ les 75 ml (disponible dès juin)

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